Amiante environnemental : pourquoi la mesure des fibres dans l’air doit encore être harmonisée
L’amiante est généralement associé aux expositions professionnelles, aux travaux de retrait ou aux interventions sur des matériaux amiantés. Pourtant, une question demeure moins documentée : quelle quantité de fibres d’amiante peut être présente dans l’air extérieur, en dehors des sites industriels directement liés à l’amiante ? Une revue publiée en octobre 2025 dans le Journal of Hazardous Materials Advances apporte de nouveaux éléments sur cette problématique. Les chercheurs ont analysé 22 études consacrées aux concentrations d’amiante dans l’air extérieur en milieu urbain, résidentiel et rural. Leur conclusion est prudente mais importante : même loin d'une industrie de l'amiante ou d'une zone naturellement riche en amiante, des concentrations faibles, mais non négligeables, de fibres peuvent être retrouvées dans l'environnement extérieur.
Le 15 septembre 2026
Amiante dans l’air extérieur : une étude met en évidence des niveaux faibles mais non négligeables
Temps de lecture estimé : 7 minutes — Catégorie : Étude / Santé environnementale / Technique
L’amiante est généralement associé aux expositions professionnelles, aux travaux de retrait ou aux interventions sur des matériaux amiantés. Pourtant, une question demeure moins documentée : quelle quantité de fibres d’amiante peut être présente dans l’air extérieur, en dehors des sites industriels directement liés à l’amiante ?
Une revue publiée en octobre 2025 dans le Journal of Hazardous Materials Advances apporte de nouveaux éléments sur cette problématique. Les chercheurs ont analysé 22 études consacrées aux concentrations d’amiante dans l’air extérieur en milieu urbain, résidentiel et rural. Leur conclusion est prudente mais importante : même loin d'une industrie de l'amiante ou d'une zone naturellement riche en amiante, des concentrations faibles, mais non négligeables, de fibres peuvent être retrouvées dans l'environnement extérieur.
Pourquoi rechercher l’amiante dans l’air ambiant ?
L’utilisation massive de l’amiante au cours du XXe siècle a laissé un patrimoine considérable de matériaux contenant de l’amiante, notamment dans les bâtiments.
Les auteurs de l'étude rappellent en particulier l'utilisation historique de l'amiante dans les plaques et couvertures en amiante-ciment, les panneaux, les conduits de ventilation ou encore certaines canalisations. À l'échelle mondiale, la production d'amiante a dépassé 4,5 millions de tonnes par an dans les années 1970.
Ces matériaux sont aujourd’hui vieillissants. Sous l’effet des intempéries, de l’érosion, des dommages mécaniques, des travaux de rénovation ou de démolition, des fibres peuvent être progressivement libérées.
Les couvertures en amiante-ciment constituent à ce titre un sujet particulier. Les auteurs soulignent que la pluie, les pluies acides et la pollution atmosphérique peuvent contribuer à leur altération. Des fibres moins solidement liées à la matrice cimentaire peuvent alors être entraînées par le vent dans l’air ambiant ou transportées par les eaux de pluie vers les sols.
La question de l’exposition environnementale reste donc pertinente, y compris plusieurs décennies après l’interdiction de l’amiante dans de nombreux pays.
Une revue systématique portant sur 22 études
Pour dresser un état des connaissances, les chercheurs ont réalisé une revue systématique de la littérature scientifique.
Au total, 2 961 publications ont initialement été identifiées. Après suppression des doublons et application de critères stricts de sélection, seulement 22 études ont finalement été retenues.
Les chercheurs ont volontairement exclu les études réalisées dans des secteurs présentant une importante source industrielle d'amiante à proximité ou une forte présence naturelle d'amiante. Les situations exceptionnelles, telles que certaines catastrophes, ont également été écartées.
L'objectif était ainsi de mieux comprendre l'exposition susceptible d'exister dans des environnements plus représentatifs des zones urbaines, résidentielles et rurales.
Deux grandes sources d’émission étudiées
Les 22 publications ont été réparties en deux groupes.
Le premier rassemble 9 études dans lesquelles les matériaux amiantés présents dans les bâtiments étaient considérés comme la principale source potentielle d'émission. Les phénomènes étudiés comprennent notamment la dégradation naturelle, la rénovation et la démolition.
Le second groupe rassemble 13 études réalisées dans des régions où des garnitures de freins ou des embrayages contenant de l'amiante étaient encore utilisés. Les émissions liées au trafic routier y étaient considérées comme une source majeure de pollution.
Cette distinction est essentielle pour interpréter correctement les concentrations mesurées.
Bâtiments amiantés : jusqu’à 9 000 fibres par mètre cube dans certaines études
Dans les neuf études principalement consacrées à l'influence des matériaux amiantés présents dans les bâtiments, les concentrations rapportées s'étendaient de valeurs inférieures aux limites de détection jusqu'à 9 000 fibres par mètre cube d'air (f/m³).
Les auteurs observent notamment que les niveaux peuvent être plus importants à proximité immédiate de bâtiments contenant de l'amiante.
Une étude réalisée à Sosnowiec, en Pologne, a ainsi mesuré une concentration moyenne de 1 800 f/m³ à proximité immédiate de bâtiments comportant des matériaux amiantés, avec des valeurs allant jusqu'à 9 000 f/m³. À une distance comprise entre 100 et 500 mètres, la concentration moyenne se situait sous la limite de détection de l'étude.
Une autre étude polonaise, menée dans des exploitations agricoles, illustre également l'importance de l'état de conservation des couvertures en amiante-ciment. La concentration moyenne observée était de :
- 30 f/m³ dans une exploitation sans couverture amiantée ;
- 328 f/m³ lorsque la toiture en amiante-ciment était en bon état ;
- 529 f/m³ lorsque la couverture amiantée était dégradée.
Ces résultats ne permettent pas à eux seuls d'établir une relation universelle entre l'état d'une toiture et une concentration précise dans l'air. Ils confortent toutefois l'intérêt de mieux étudier la dégradation des matériaux amiantés soumis aux conditions extérieures.
Des résultats très variables selon les pays et les méthodes
Les concentrations observées sont loin d'être homogènes.
À Turin, une étude utilisant la microscopie électronique à balayage a notamment relevé des concentrations moyennes de chrysotile de 7 500 f/m³ en 2014 et de 2 700 f/m³ en 2016. Dans ce cas particulier, les chercheurs soulignent cependant la coexistence de sources anthropiques et naturelles, rendant difficile l'attribution précise des fibres mesurées.
Dans une étude menée à Pékin, des concentrations moyennes de 900 f/m³ en toiture et 1 400 f/m³ au niveau du sol ont été relevées près d'un campus universitaire.
En revanche, une étude italienne conduite dans plusieurs environnements a mesuré, sur deux sites où de l'amiante était détecté, des concentrations moyennes beaucoup plus faibles, de l'ordre de 7 à 13 f/m³.
Cette dispersion importante des résultats constitue précisément l'une des principales conclusions de la revue : il n'est actuellement pas possible de déterminer une concentration moyenne de fond de l'amiante dans l'air extérieur à partir de ces études.
Freins et embrayages amiantés : des niveaux parfois beaucoup plus élevés
Les 13 études du second groupe donnent une image très différente.
Elles concernent principalement l'Iran et l'Irak, où les chercheurs considéraient que l'utilisation de garnitures de freins et d'embrayages contenant de l'amiante contribuait significativement aux concentrations mesurées.
Dans plusieurs études, les niveaux étaient très supérieurs à ceux observés dans les environnements où les bâtiments constituaient la source principale.
Une étude réalisée à Téhéran avant l'interdiction iranienne de 2011 a notamment rapporté une concentration moyenne pouvant atteindre 200 000 f/m³ par microscopie électronique. À Bagdad, certaines études ont rapporté des concentrations moyennes comprises entre 78 000 et 121 000 f/m³ selon les secteurs étudiés.
Les auteurs restent toutefois prudents : dans plusieurs de ces zones, des émissions industrielles ou d'autres sources d'amiante ne peuvent pas être totalement exclues.
Ces résultats ne doivent donc pas être transposés directement à la situation française.
La méthode d’analyse influence fortement les résultats
L'un des enseignements majeurs de cette revue concerne les méthodes de prélèvement et d'analyse des fibres.
Trois techniques principales sont utilisées dans les études : la microscopie optique à contraste de phase (MOCP ou PCM), la microscopie électronique à balayage (MEB ou SEM) et la microscopie électronique en transmission (MET ou TEM).
La microscopie optique présente une limite importante : utilisée seule, elle ne permet pas de différencier chimiquement une fibre d'amiante d'une autre fibre. Elle peut ainsi conduire à une surestimation dans certaines situations. À l'inverse, sa résolution ne permet pas d'identifier les fibres les plus fines, ce qui peut également conduire à une sous-estimation du nombre total de fibres.
Les techniques de microscopie électronique permettent quant à elles de détecter des fibres beaucoup plus fines et, lorsqu'elles sont associées à une analyse chimique par spectroscopie X, de mieux caractériser leur nature.
Les différences entre les techniques, les limites de détection, les durées de prélèvement ou encore le nombre de points de mesure compliquent fortement la comparaison entre les études.
Vers une nécessaire standardisation des mesures environnementales
Pour les auteurs, l'un des enjeux prioritaires consiste donc à développer des protocoles harmonisés pour mesurer l'amiante dans l'air extérieur.
Ils recommandent notamment que les futures études documentent précisément la hauteur du prélèvement, le nombre de prélèvements, leur répartition géographique, la méthode analytique, la limite de détection et la capacité ou non de la méthode à prendre en compte les fibres de diamètre inférieur à 0,2 µm.
La distance entre le point de prélèvement et les éventuelles sources d'émission devrait également être renseignée, tout comme l'état de conservation des matériaux contenant de l'amiante.
Les paramètres météorologiques, notamment la vitesse et la direction du vent, constituent un autre facteur à prendre en compte.
Les chercheurs recommandent enfin de privilégier à l'avenir la microscopie électronique pour les études environnementales.
L’intelligence artificielle pourrait également accélérer le comptage des fibres
La revue évoque aussi une piste technologique particulièrement intéressante : l'utilisation de l'intelligence artificielle pour analyser les images de microscopie électronique.
Une étude citée par les auteurs a montré qu'un système combinant intelligence artificielle et microscopie électronique à balayage pouvait détecter les fibres fines avec une meilleure précision et réaliser l'analyse jusqu'à 50 fois plus rapidement que certaines méthodes conventionnelles.
Ces développements pourraient à terme faciliter la réalisation d'un plus grand nombre de mesures, tout en réduisant les délais d'analyse.
Quels enseignements en matière de risque sanitaire ?
L'amiante est classé cancérogène certain pour l'homme. L'exposition peut notamment provoquer des mésothéliomes et des cancers du poumon, du larynx et de l'ovaire.
La revue rappelle également que l'Organisation mondiale de la santé considère qu'il n'existe pas de preuve permettant de définir un seuil d'exposition sans risque pour les effets cancérogènes de l'amiante.
Les auteurs citent une estimation ancienne de l'OMS concernant l'exposition environnementale : pour une exposition durant toute la vie à 1 000 fibres/m³, l'excès de risque de mésothéliome avait été estimé entre 1 cas sur 10 000 et 1 cas sur 100 000.
Ils insistent cependant sur les fortes incertitudes entourant ces estimations, notamment parce qu'elles reposent en partie sur l'extrapolation de données issues d'expositions professionnelles et que les résultats obtenus avec différentes techniques microscopiques ne sont pas directement interchangeables.
Il serait donc erroné d'utiliser une concentration ponctuelle mesurée dans l'environnement pour en déduire directement un niveau de risque individuel.
Une question appelée à prendre de l’importance avec le vieillissement du patrimoine amianté
Cette revue ne permet pas de définir une concentration de fond universelle de l'amiante dans l'air extérieur. Elle montre en revanche que la présence de fibres dans l'environnement ne disparaît pas nécessairement avec l'interdiction de l'utilisation de l'amiante.
Les matériaux posés il y a plusieurs décennies sont toujours présents dans de nombreux bâtiments. Leur vieillissement, leur altération et les interventions réalisées sur ces matériaux constituent donc des sujets de surveillance à long terme.
Les auteurs appellent notamment à développer davantage d'études sur la relation entre la dégradation des couvertures en amiante-ciment et les concentrations de fibres dans l'air ambiant.
Pour les acteurs du repérage, du diagnostic et de la prévention du risque amiante, cette publication rappelle surtout l'importance d'une approche qui ne se limite pas à la seule présence du matériau : son état de conservation, son environnement et les mécanismes susceptibles de provoquer une émission de fibres doivent également être pris en considération.
Sources
Sørensen M.K., Deen L., Khoury G. et al., A systematic review of outdoor airborne asbestos concentrations in urban and rural areas, Journal of Hazardous Materials Advances, volume 20, article 100926. Article publié en ligne le 27 octobre 2025. DOI : 10.1016/j.hazadv.2025.100926.

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